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À temps perdu

« Le mieux à conseiller, leçon qu’en des temps immémoriaux le conte a enseignée à l’humanité et enseigne encore aujourd’hui aux enfants, est d’affronter les puissances du monde mythique par la ruse et avec un cœur exubérant. »

– Le Narrateur, Walter Benjamin

 

« J’ai seize ans et je suis un enfant de huit ans. C’est difficile à comprendre. Ce n’est pas facile à comprendre. Personne ne le comprend excepté moi. N’être pas compris ne me dérange pas. Cela ne me fait rien. Je m’en fiche. Moi, je reste le même. Je ne veux pas aller plus loin ; je reste donc arrêté.

Je les laisse tous vieillir, loin devant moi. Je reste derrière, avec moi, avec moi l’enfant, loin derrière, seul, intact et incorruptible. »

– Le Nez qui voque, Réjean Ducharme


L’enfance, nous disait un ami, réfère à ceux et à celles qui ne parlent pas. C’est, du moins, ce que le terme infans semble vouloir signifier. Dérivé du verbe latin for, fari, fatus, l’infans désigne celui qui est privé de parole, le non-parlant. Le rapport qu’entretient l’enfance à la parole nous apprend à penser cette dernière à travers ce qui résiste à son appropriation, à l’impropriété du langage et de ses bégaiements. Par ailleurs, l’étymologie du mot parole, étant la même que celle du terme parabole, évoque, elle aussi, le caractère inappropriable du langage. Du latin, parabola et du grec parabolê, elle fait référence, d’une part, à l’idée de correspondance et de rencontre. Mais, d’autre part, la parabole est composée du préfixe para, qui signifie « à côté » et du substantif bolê, soit « lancer ». Ce faisant, dans la parole-parabole, la parole-infans, celle-ci est conçue, non pas comme simple mise en fonction de la langue, mais plutôt comme ratage, comme défaillance. Comme ce qui est lancé à côté. Entre le langage et le discours, se maintient, en fait, une discontinuité, un écart nécessairement indépassable. Dans l’expression subsiste toujours, nécessairement, une part d’inexprimé, quelque chose d’inexprimable. Et l’énonciation doit demeurer liée à sa privation, à son silence, sans quoi les choses pourraient être dites, mais jamais dicibles et la parole s’épuiserait toujours dans l’acte de parler.

 

L’enfance caractérise cet écart, cet état d’indigence qui persiste, malgré le temps qui passe, comme potentiel qui réside dans ce qui n’est pas achevé ni approprié. Quand on a été enfant, on le reste. Elle est comprise, en ce sens, comme paradigme d’une forme-de-vie qui demeure en puissance puisqu’elle conserve cette tension avec ses formes inaccomplies, son inachèvement constitutif. Ce qui demeure n’est pas une sorte de latence enfantine qui serait figée dans le temps, mais plutôt une forme d’immaturité indépassable comme puissance ouverte et indéterminée. Un potentiel de retrait pouvant, à tout moment, surgir face à l’ordre du monde des adultes.


« Il y a là quelque chose de la pauvre et brève enfance, quelque chose du bonheur perdu qui ne se retrouve pas, mais quelque chose de la vie active d’aujourd’hui aussi, de son petit enjouement incompréhensible et toujours là pourtant, et qu’on ne saurait tuer. » – Franz Kafka

 

Ainsi, c’est d’abord par la parole qu’on a voulu entrer dans l’enfance. Mais, guidé·es par ces contes et jeux d’enfants, on s’est vite aperçu que c’était aussi un certain rapport au temps et aux usages qu’on s’apprêtait à explorer. L’enfance qu’on cherche à penser ici ne réfère donc ni à un âge précis, ni à un stade de développement, ni à une catégorie sociale ou démographique. On ne prétend pas décrire avec exactitude ce qu’est un enfant ou plusieurs enfants en particulier. Lorsqu’on parle d’enfance, on cherche, plutôt, à tracer certaines dispositions à l’imagination, au jeu, à l’indiscipline. On pense aux enfantillages, aux bandes de gamins, aux enfants terribles.

 

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Dans la philosophie antique, les deux principaux concepts du temps sont l’Aiôn et le Chronos. Le premier est le temps flottant, indéfini et incertain des trop-tôt et des trop-tard. C’est celui qu’Héraclite dépeint, comme « un enfant jouant aux dés ». L’Aiôn, dont la racine ai-w signifiait force vitale dans la tradition homérique, caractérise ce temps cyclique associé à la durée. C’est dans ce royaume éternel de l’enfance que réside le jeu, nous dit-il. Le Chronos, en contrepartie, est le temps chronologique, quantifié ; celui qui fixe les choses, les mesures. C’est le temps qu’on gagne, qu’on perd, qu’on doit rattraper, qu’on voudrait bien pouvoir maîtriser. C’est celui qui nous fait penser au lapin blanc dans le conte d’Alice au pays des merveilles. Écrit en 1865 au moment de la révolution industrielle en Angleterre, il dépeint le monde fantastique de l’enfance et des monstres comme fuite du monde des machines et de la productivité. Le pauvre lapin, malgré l’obsession qu’il porte à sa montre, court sans cesse après son temps. Il n’arrive pas à prendre son temps puisqu’il est toujours, déjà, terriblement en retard. Et si la montre est ce qui indique, normalement, l’heure juste, c’est qu’elle correspond au temps chronologique. Ce temps dans lequel nous sommes déjà. Celui qui nous semble immuable et infini ; qu’on éprouve passivement, comme une brique qui nous tombe sur la tête. On ne peut rien y faire sauf le subir, amortir le choc. On se doit d’être à temps, mais on doit aussi remplir son temps. Un trop plein de temps serait synonyme d’ennui ou de paresse. Faudrait vraiment pas être pris en flagrant délit de perdre son temps. L’enfance, quant à elle, témoigne d’une disposition à rêver et à jouer. Celle dont l’expérience du temps n’est pas rétrécie par l’uniformité des jours ponctués par le travail et les responsabilités familiales.

 

« Les cauchemars, c’est ce que les rêves deviennent toujours en vieillissant » – La vie devant soi, Romain Gary

 

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Chronos (Χρόνος), apparaît dans la mythologie grecque comme la personnification du temps. Mais on y trouve aussi l’autre Kronos (Kρόνος), celui du terrible titan, fils d’Ouranos, le ciel, et de Gaia, la terre. Si la similitude des noms peut porter à confusion, dans l’orphisme, les deux figures y sont carrément confondues. Et le Kronos-avaleur-d’enfants, armé d’une faucille, possède, lui aussi, certains attributs temporels. La faux représentant le temps inéluctable. Selon la légende, informé par Gaia qu’il serait détrôné par l’un de ses enfants, celui-ci dévore chacun d’eux après leur naissance. Mais son dernier-né, Zeus, survit grâce à sa mère, Rhéa, qui dissimule une roche dans un tissu de lange, que Kronos avale d’un trait, pensant tuer ainsi son dernier enfant. Celui-ci a été mis à l’abri, caché dans une grotte en Crête et reviendra, des années plus tard pour accomplir la prophétie. Il mènera une guerre de dix ans contre son père avant de l’enchaîner, ainsi que les autres Titans, dans le Tartare. Ce faisant, si Kronos-roi-des-Titans n’est pas la figure du temps chronométrique, il est, du moins, celui qui l’accomplit. Il engloutit le temps sauvage non domestiqué de l’enfance. Il enchaîne le temps désordonné afin que puisse s’établir l’ordre nécessaire à l’établissement de la souveraineté. Son nom dérive d’ailleurs du terme « Craino » qui désigne l’acte d’accomplir. Cela étant dit, celui qui instaure, ultimement, la souveraineté, c’est son fils, Zeus, qui, en devenant le chef des dieux, assure l’ordre du monde. Mais le rôle de Kronos dans toute cette histoire est de remplir, par l’horreur du mythe infanticide, l’écart entre l’origine des choses et l’instauration de la souveraineté. Il permet au monde d’accéder à sa majorité en anéantissant l’enfance, ou plutôt, en supprimant ce qui subsiste, peu importe notre âge, de cette présence débordante, soudaine et ingouvernable. Et Zeus, en vainquant son père, rétablit la succession des générations, à partir de laquelle se déploie le temps historique.

 

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Si les dieux mythologiques s’acharnent autant à anéantir l’enfance, c’est peut-être parce qu’elle effrite la linéarité non questionnée du temps majoritaire. Ils veulent détruire l’enfance, car elle trouble la marche ininterrompue d’une temporalité sans texture. Cette enfance qui reste indifférente aux règles du jeu qui balisent l’ordre du monde en fonction d’une seule et unique matrice temporelle. Celle qui suit sa propre cadence. Sa propre danse, clandestine et errante. Celle-ci doit être comprise comme quelque chose qui n’a pas encore cessé d’advenir. Elle rompt, en ce sens, avec la continuité homogène d’un temps réduit à une pure chronologie. Cette dernière se rapporte à un passé originaire et à l’avenir comme horizon du progrès, puisque l’enfance n’est ni un stade inférieur ni un paradis perdu ou une pureté originelle. Elle se pense plutôt comme une force, une intensité qui tourbillonne, à ce qui est en train de naître dans le devenir et le déclin. Elle est, on pourrait dire, devenir. Il faudrait préciser ici, que lorsqu’on se réfère à un devenir-enfant, ce n’est pas d’imitation dont on parle. On ne cherche ni à faire comme un enfant ni même à devenir un « vrai » enfant, mais à être engagé dans un devenir. L’enfant dont il est question dans un devenir-enfant n’existe pas en soi comme objet fixe et transcendantal, mais, au contraire, il est immanent à l’action, au mouvement.

 

Et ce mouvement prend la forme d’un surgissement, d’une force tourbillonnaire. Sa turbulence trouble la conception d’un temps qui ne se pense qu’en termes d’avant et d’après, de passé et d’avenir. Il est involution et non pas évolution puisqu’il passe entre les termes mis en jeu. Involuer ne signifie pas ici régresser, c’est-à-dire revenir en arrière, diminuer en intensité, mais c’est plutôt une « fuite créatrice », un « bloc de coexistence », nous disent Gilles Deleuze et Félix Guattari, qui « file suivant sa propre ligne ». Le devenir est involutif au sens où il ne suit pas la trajectoire fixe d’une séquence ordonnée du point A au point B, mais passe entre les points assignés. On peut penser aux rhizomes d’une plante ou d’un arbre, à ces ramifications souterraines susceptibles d’aller dans toutes les directions. Dont le sens n’est pas déterminé d’avance.

 

Un jour, tu seras grand et tu devras… ou bien quand tu seras grand tu verras… tu pourras… Devenir grand, c’est ce qu’on nous disait lorsqu’on était petit. Mais bien qu’on puisse grandir physiquement, puis vieillir et rapetisser, on n’est jamais pour autant impliqué dans un « devenir-adulte ». Celui-ci n’est pas devenir. C’est l’étalon majoritaire à partir duquel tout devenir passe par un devenir-enfant. Le terme majoritaire doit être saisi au sens, non pas de statistique démographique, mais d’un rapport de force, d’un certain type d’agencement. À la pensée adulte qui ne pense qu’à son avenir majeur, l’enfance nous rappelle qu’il faut plutôt se poser la question du devenir-mineur. Celui-ci, une fois de plus, ne consiste pas à faire semblant, à imiter l’enfant, mais à puiser dans le mouvement de son devenir de nouvelles forces créatrices, des dispositions et des sensibilités nouvelles. Si on nous demande, dès la maternelle, ce qu’on fera comme métier quand on sera grand, c’est peut-être, en fait, une manière de s’assurer que l’enfance demeure une période bien définie. Un moment dans notre vie qui se termine lorsqu’on atteint la majorité. Qu’on doit laisser derrière nous afin d’assumer les exigences de la vie adulte. Mais si l’on demeure attentif, on peut apercevoir les survivances de l’enfance qui traversent encore, malgré tout, nos vieux corps désabusés.

 


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« Mais l’essentiel, dans la comparaison établie entre les lueurs du désir animal et les éclats de rire ou les cris de l’amitié humaine, demeure cette joie innocente et puissante qui apparaît comme une alternative aux temps trop sombres ou trop éclairés du fascisme triomphant »  – Survivance des lucioles, Georges Didi-Huberman

 

Après l’Aîon et le Chronos, il y a cette troisième temporalité qui figure dans la mythologie grecque. C’est celle du kairos, associée au dieu du « temps qui reste », au temps de l’opportunité et du timing. Il est le plus jeune fils de Zeus que certains connaissent grâce à l’œuvre du sculpteur Lysippe. Réalisée au IVe siècle av. J.-C., à Sycone, cette statue en bronze représente un jeune homme doté d’ailes à ses pieds et dans son dos et tenant, dans sa main gauche, une balance en équilibre sur une lame de rasoir. Le kairos faisait référence dans l’Antiquité, par opposition au temps séquentiel et quantitatif du chronos, au moment indéterminé où quelque chose de spécial pouvait se passer. Les récits d’Homère sont, d’ailleurs, traversés par cette tension entre le Kronos, celui qui crée le monde et le gouverne, et le kairos, celui qui le renverse pour le réinventer. Hésiode y fait aussi référence dans les « Travaux et les jours » lorsqu’il décrit les aléas de la navigation et la ruse qu’on doit déployer afin de déjouer les pièges de la mer. Chez Aristote, le kairos correspond au temps de l’éthique. C’est le temps « bon », celui qui est affranchi de la nécessité. Il se rapporte à la mesure (sophrosune) qui consiste à savoir agir de la bonne manière au bon moment.

 

Le kairos, conçu comme le temps de Dieu dans la tradition chrétienne, porte aussi un sens messianique. On le trouve, notamment, dans les épîtres de Paul, où il est décrit comme ho nun kairos, c’est-à-dire « le temps de maintenant ». C’est la durée « que le temps met pour finir », nous dit Giorgio Agamben. Non pas le temps eschatologique — celui de la fin du temps — mais au temps de la fin, au « temps qui nous reste, le temps dont nous avons besoin pour faire finir le temps ». Le messianisme du kairos ne cherche pas de rédemption salvatrice dans l’eschatologie apocalyptique, mais tâche de venir à bout du temps continu du chronos et interrompre l’avancée catastrophique du progrès. Ce temps en reste, en retrait, nous permet d’échapper au temps chronologique, en y inscrivant les dissonances et les discontinuités qui l’interrompent dans sa linéarité. En ce sens, l’enfance, nous apprend le conte de Pinocchio, est opératrice d’un temps kairologique. Lorsque celui-ci désobéit à la bonne fée pour se rendre aux pays des jouets, il y découvre un monde composé exclusivement d’enfants, sans maîtres ni travail ni écoles, où les jours ne se suivent pas, la semaine se compose de six jeudis et d’un dimanche, et les vacances débutent le 1er janvier et se terminent le 21 décembre. Le jeu se dévoile en tant que rythme, alternance et répétition. Il est créateur d’une diffraction qui immobilise, accélère, dissout et dilate le temps ponctué du calendrier. Le temps du jeu et du plaisir auquel correspond le kairos est, on pourrait dire, incommensurable. On ne peut ni le quantifier ni le mesurer. Il s’éprouve au niveau des affects et des intensités.

 

Le kairos n’est pas un deuxième temps qui ferait face au premier comme une sorte de miroir inversé. Il est, en revanche, ce à travers quoi on peut saisir notre propre décalage par rapport au temps chronologique. Lorsqu’Alice tombe dans le terrier du lapin blanc, le temps, qu’on croyait fixe, se dérègle et se suspend. Il n’est donc pas question non plus d’un temps qui existe comme tel, en soi, qui serait toujours-déjà là, mais plutôt de lignes troubles, rhizomathiques, mouvantes pouvant à tout moment faire irruption. On peut penser le kairos comme des lueurs intermittentes, qui apparaissent et disparaissent le « temps d’un éclair », comme dirait Walter Benjamin. Elles brisent le temps homogène pour faire apparaître dans l’interstice des instants fugaces et instables. La descente dans le terrier correspond à cette interruption messianique qui ne consiste pas à rétablir une nouvelle chronologie, mais à faire sauter le continuum du temps. Elle est césure, rupture face à la linéarité du temps des adultes. En ce sens, le Chapelier Fou, pour qui le temps est suspendu, demeure impliqué dans un devenir-enfant. Depuis son conflit avec le temps, celui-ci s’est arrêté à six heures. Ce n’est donc jamais l’heure du travail, de l’école, ou même de la vaisselle, puisque c’est toujours l’heure du thé. Même la montre n’indique plus rien, elle est détournée dans sa fonction même de montre, plongée dans le thé comme on trempe un biscuit. C’est le temps des chiffres et des machines qui l’a rendu fou. D’où, son nom mad hatter, faisant allusion à cette même expression en anglais dont la référence, croit-on, porte sur les vapeurs de mercure qui émanaient à l’époque des usines de chapeaux en feutre et rendaient, littéralement, fou.

 

Au pays des merveilles, on voit bien que le temps ne s’écoule pas partout de la même façon. C’est plutôt un assemblage déglingué de temporalités multiples qui entrent en correspondance sans pour autant se fondre dans l’indistinction d’un temps homogène et plat. Le temps rapide du lièvre et de la Reine de cœur y côtoie le temps lent de la marmotte et de la chenille, et le temps immobile du chapelier fou. On peut aussi songer au passage où Alice participe au jeu de la course au Caucus. C’est un jeu assez curieux, pense Alice : sans début ni fin, sans gagnants ni perdants. Les participants y entrent et sortent quand ils le désirent puisqu’il n’y a pas de décompte qui indique le départ et aucune règle qui nous permettrait d’en déterminer la fin. C’est ce temps hors temps où l’impossible peut avoir lieu, où ce qui semblait le plus éloigné se rejoint, où ce qui semblait disjoint peut être pensé ensemble. Les animaux parlent, un lapin porte une montre et une chenille fume, en attendant de se transformer en chrysalide.

 

« Qui le croirait ? On dit qu’irrités contre l’heure De nouveaux Josué, au pied de chaque tour, Tiraient sur les cadrans pour arrêter le jour. »

 

Ce que nous raconte un témoin des révoltes de Juillet 1830 en France, c’est que, à la manière des personnages fantastiques de ces contes pour enfants, les insurgés parisiens s’en sont pris au temps de la mesure, de l’économie, au temps ponctué par la répétition du même. Au même moment, à différents endroits, on arrachait les horloges accrochées aux murs de la ville comme pour libérer le temps de la révolte, le temps de l’enfance, celui qu’on peut vivre en commun. Le kairos, au même titre que l’enfance, se révèle à la fois exceptionnel et continuel. Il est, d’une part, création d’une discontinuité au sein de la continuité temporelle, et, d’autre part, présence perpétuelle qui s’affirme, sans cesse, comme potentialité.

 

***

 

Toutefois, il faut dire que ce qui interrompt ne fait pas toujours, nécessairement, éclater la continuité du temps chronologique. Une rupture qui ne cherche qu’à rompre, une cassure qui ne sert qu’à casser ne fait pas émerger d’autres rapports au temps. Elle nourrit, plus souvent qu’autrement, ces mêmes logiques. Elle appartient à son monde. Il peut s’agir de fêtes, de congés, ou de manifestations qui, tant qu’elles sont ritualisées, servent, au contraire, à réactualiser le temps et assurent, ainsi, la stabilité du calendrier. De telles cérémonies ont pour fonction d’inverser brièvement les rôles et hiérarchies sociales en accordant une courte suspension des codes et des lois. On peut penser aux Saturnales par exemple, ces fêtes romaines au cours desquelles l’autorité des maîtres sur les esclaves était temporairement suspendue. Les Saturnales marquaient la période qui précède le solstice d’hiver. Elles se déroulaient à ce moment particulier de l’année où le cosmos, pensaient les Romains, semblait menacé. Ces fêtes célébrées en l’honneur du dieu Saturne visaient, par le culte qui lui était voué, à permettre aux jours de commencer à rallonger. Cette divinité agraire, liée au temps et à la vieillesse, s’est vue, rapidement, assimilée au Kronos grec. En tant que dieu des cultures et des récoltes, il porte lui aussi, dans plusieurs de ces représentations, une faux à la main. La faucille, une fois de plus, évoque le temps régi par son pouvoir divin. Si l’abondance, l’excès, le débordement caractérisent ces fêtes romaines, c’est aussi parce qu’on attribue à Saturne le rôle de régisseur des richesses, de roi civilisateur inventeur des lois et des systèmes de poids et de mesures. La débauche, ainsi ritualisée et permise par la célébration de Saturne, dieu de temps et de règles, consiste, ultimement, à réaffirmer son autorité. Si ces interruptions renversent momentanément l’ordre du monde, ce n’est que pour mieux re-coder la norme et refixer la continuité du temps chronologique, la structure du calendrier. Un peu comme les congés scolaires qui servent, surtout, à nous rendre plus productifs à notre retour en classe, ou ces partys de job qui nous font oublier le temps d’une soirée la monotonie intenable des tâches répétitives et tout le mépris qu’on porte à notre abruti de patron.

 

Si le rite sert à réactualiser le temps, le jeu, au contraire, rend inopérantes ses lois et sa linéarité non questionnée. Au pays des jouets, par ailleurs, les jours ne se suivent pas. Les heures ne se succèdent pas de manière continue puisque le jeu a évacué le sens et la fonction des rites et des mythes. Il profane, pourrait-on dire, le rythme cyclique du temps qui n’est alors plus consacré, c’est-à-dire garanti par une quelconque opération sacrée. Et ce qui est détourné dans le jeu est non seulement le temps, mais aussi les significations et les usages. On peut penser, par exemple, aux enfants qui transforment en jouets des objets destinés à des activités qu’on considère comme sérieuses ; la casserole devient tambour, le trottoir devient marelle et le crayon, baguette magique. L’industrie du jouet n’a rien compris au sens que confère l’enfance aux choses du monde, à ces heures passées dans la forêt du rêve, à imaginer l’inimaginable. Leurs objets reflètent davantage ce que les adultes projettent en eux que les désirs réels des enfants. Fabriqués à leur image, les jouets sont conçus comme des produits faits par les adultes, pour les enfants. On en oublie qu’une chose ne devient jouet qu’à travers l’usage qu’on en fait. Ce n’est, en d’autres mots, qu’à travers le jeu qu’un objet quelconque s’éprouve en tant que jouet. Et puisque dans l’usage qu’on en fait, on le déforme, le brise et le rabiboche, celui-ci n’est jamais totalement achevé, figé de manière inaltérable dans une forme particulière. On peut penser à ces barbies ridicules qui ne ressemblent à rien ni à personne, celles qui sont froides et rigides. On nous a dit qu’on pouvait les habiller, leur donner un nom, une vie, un travail, des enfants, un mari. Mais on a préféré leur arracher la tête et jouer à la bataille.

 

« La correction vraiment durable du jouet n’est jamais, au grand jamais, opérée par les adultes — qu’ils soient pédagogues, fabricants ou hommes de lettres — mais par les enfants au cours de leurs jeux. Une fois brûlée, brisée, réparée, la poupée royale devient aussi une vaillante camarade prolétarienne dans la Commune du jeu enfantin.» – Éloge de la poupée, Walter Benjamin

 

L’enfance est, en ce sens, destruction, mais aussi bricolage, brocantage. Elle brise et profane afin de rendre possibles de nouveaux usages. Il ne s’agit donc pas seulement de rompre, mais de saisir dans la fracture qu’elle produit, dans la fêlure, des modes d’existence et des manières de faire commun. Non seulement ils suspendent l’usage approprié des objets, mais c’est la sacralité de la propriété qui se révèle profanée dans le jeu. Au Moyen-Âge, on appelait, enfants de Saturne, les voleurs, les tricheurs, les bandits et les escrocs. Et on les associait, aussi, dans l’astrologie arabe du IXe siècle, à la mélancolie. Selon cette ancienne tradition littéraire, les astres sont tous liés à certaines humeurs ou couleurs. La planète Saturne correspond à la couleur noire et au froid. Et dans le corps humain, on l’associe à la rate, où se rassemblent, paraît-il, les humeurs de la bile noire. On nomme, d’ailleurs, saturniens, ces passions tristes et affects sombres et mélancoliques. Mais la mélancolie enfantine ne laisse pas place au vide et au désespoir. Elle nous apprend plutôt que la destruction n’est jamais absolue. Qu’il faut prendre le temps de se laisser affecter, de s’émouvoir. L’enfance, dans sa propension à détruire et à s’arrêter, nous permet de percevoir ce qui passe entre, ce qui émerge dans la fracture de ce qui semblait immuable. Par sa capacité à s’émerveiller face aux petites choses, aux déchets du monde adulte laissés à l’abandon, elle parvient à imaginer de nouveaux usages, à établir de nouveaux rapports entre différents matériaux épars et résiduels.

 

« La danse des lucioles, ce moment de grâce qui résiste au monde de la terreur, est la chose la plus fugace, la plus fragile qui soit. » – Survivance des lucioles, Georges Didi-Huberman

 


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